Pensée du jour

jebs.jpg4 invité(s)(ées) chez JEB

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Auteur et © : J.-J. Benetti

J.-J. and Jeb in the Gornergletscher


Chapitre 1


Cliquez sur le lien : Le caboulot de Bogota (document au format pdf)


Je n’aurais jamais dû accepter ce boulot.
Mimi en prime ! Greffée comme par hasard à la dernière minute, pour faire bonne mesure, pour apporter ‘une touche féminine à une mission d’encadrement de la plus extrême importance’.

J’ai les poings enfoncés dans ma veste imperméable et j’arpente les couloirs de l’aéroport de Bogota en marchant comme un furieux. D’aucuns auraient fumé cigarette sur cigarette mais j’ai, à ce niveau là un problème d’importance : je ne fume pas.

Mimi s’est calée de tout son long sur la largeur de deux fauteuils. (Son long étant, vous l’aurez compris, un peu bref). A l’annonce de l’escale prolongée pour raisons techniques, elle a tout voulu savoir :

- Combien de temps resterons nous coincés ici ?
- Pourquoi ne peut-on pas réparer les moteurs ?
- Ah bon, il est plus sûr d’attendre un autre avion de la Royal LuftAir ; quand arrive t’il ?
- Vous êtes sûr que celui là a de bons moteurs et qu’on peut le prendre sans crainte ?
- Si l’on peut déplacer celui stationné à Caracas se sera l’affaire de quelques instants mais en attendant où est-ce qu’on mange ? qu’on dort ? qu’on fait pipi ?
- Ensuite elle a harcelé le personnel d’accueil avec d’autres questions d’importance vitale :
Peut-on baisser la climatisation ? (de l’aéroport tout entier, cela va sans dire s’il vous plait c’est mauvais pour la gorge.)
- Pourquoi les magasins du Duty Free sont-ils fermés à minuit ?
- Ne peut-on pas les ouvrir en cas d’attente intempestive comme c’est le cas ?
- Pourquoi ne nous distribue t’on pas d’eau minérale en bouteilles capsulées car les bornes-fontaines à eau réfrigérée ne me disent rien qui vaille ?

Puis elle s’est calée sur ses deux fauteuils et maintenant, elle dort. Elle me rappelle le petit lapin rose de cette marque de piles électriques qui tape comme un malade sur son petit tambour jusqu’à plus de piles. C’est une jolie jeune femme, attachante, un peu infantile, en tout cas jouant aux petites filles. Elle réussit à faire vibrer une de mes cordes sensibles. A ce titre je ne peux rien lui refuser, enfin presque rien, enfin plutôt si quand même. Je suis un peu indécis sur ce propos mais en tout cas, je ne pense pas être sexiste, ni raciste (pour tout dire j’évite prudemment les ‘istes’, sauf peut-être les pompistes dont le beau métier de service a malheureusement été éradiqué de nos postes à essence occidentaux).

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Chapitre 2

Cliquez sur le lien : L’aéroport de Lima (document au format pdf)

Pas terrible l’aérogare de l’aéroport international de Lima ! Je qualifierais le style de néostalinien à tendance tropicale. Mimi lutte contre un cruel dilemme : doit-elle réellement jeter la pomme qu’elle avait gardée depuis l’aéroport de Francfort, puisqu’on ne lui a pas fait jeter à Bogota, qui se trouve déjà en Amérique Latine. Elle ne voit pas la différence qu’il peut y avoir avec le Pérou. Sa pomme à elle ne peut pas avoir le ver du fruit et on ne sait jamais après tout, une pomme pourrait la sauver des vicissitudes de l’alimentation péruvienne. Et si leurs fruits n’étaient pas comestibles ? hein ? tu t’en fous, toi ! tu ne manges jamais de pommes.

Nous sommes dans la file d’attente pour le contrôle des passeports. Des policiers cynophiles (pauvres bêtes !) patrouillent entre les voyageurs. And guess what ? Mais oui, bien sûr ! Un de ces gentils quadrupèdes tout à la fois berger, allemand et péruvien, se jette sur le baise-en-ville de ma compagne de voyage.

La réaction de Mimi est rapide, intempestive et probablement tout autant réprouvée par les téléspectateurs assidus de 30 millions d’amis qu’approuvée par les fans de Télé Foot. Cris et gémissements.

Drame. Mise en demeure. Refus d’obtempérer. Empoignade. Poste.
Après quelques quarts d’heure d’attente, le Colonel Gomez Vallado nous explique la gravité de la situation.
Se tournant vers moi, il l’expose de façon toute militaire :

Madame,
1. Vous avez gardé un fruit mettant en péril l’agriculture péruvienne tout entière
2. Vous avez blessé l’animal de service qui l’a détecté et vous en avez mordu un second
3. Vous avez molesté un garde dans l’exercice de ses fonctions, qui plus est, père de famille
4. Vous avez insulté la brigade dans son ensemble, le personnel de l’aéroport et le peuple du Pérou
5. Vous donnez des coups de pied dans mon bureau depuis 10 minutes

Je suis encore un peu surpris d’être appelé Madame après tant d’années mais en ces contrées latines et quelque peu phallocrates l’Homme ne s’adresse pas directement à l’objet. Il ne s’adresse qu’à son alter ego en faisant tout son possible pour avoir plus d’ego que son alter. En guise de réponse, et après avoir légèrement resserré le bâillon de Mimi, je tends mon passeport, garni d’un billet vert à l’effigie de ce cher Ben Franklin, au Colonel qui l’inspecte, dubitatif.

Il reprend la parole et explique, un peu moins martial :
1. Il comprend le caractère fâcheux de la situation, son pays mettant un point d’honneur à l’accueil des touristes, dans les meilleures conditions qui soient, mais vous comprenez les lois sont faites pour être respectées, le péril est grand pour un pays essentiellement agricole et gnagnagna…
2. Le dommage subi ne concerne pas qu’une seule personne, il y a les bêtes ;
3. Le préjudice moral sera lourd à effacer
4. Il a des frais…
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Chapitre 3

Cliquez sur le lien : Arequipa à l’hôtel Régis (document au format pdf)

Un vol superbe. Même Mimi a apprécié !

Avion tout neuf, personnel de bord agréable, compétent. Et toujours ce décalage entre l’impression de panique globale et permanente dans l’organisation du pays et l’efficacité insoupçonnée qui bizarrement en résulte.

Comme dirait ce cher Galileo Galilei (pour une fois, ce n’est pas un cousin, je vous l’assure) : ‘E pur si muove’ ce qui a traîtreusement été traduit en français par ‘et pourtant elle tourne’. Le ciel était parfaitement limpide et j’ai pu profiter pleinement du survol impressionnant de ce grand désert qu’est le centre du Pérou. On a du mal à imaginer un pays traversé par le tropique du Capricorne, et de ce fait ô combien tropical, et en même temps voir autant de neige sur les montagnes.

Il faut dire que par ici ils les font plutôt hautes les montagnes. A l’arrivée on survole partiellement la ville et l’on reconnaît tout de suite les parties irriguées qui, vues du haut, font des tâches vertes sur le fond brun beige de la rocaille de l’Altiplano. On atterrit en plein désert, aux portes de la ville, au pied de El Misti et du Chachani, deux volcans en sommeil culminant respectivement à 5800m et à plus de 6000m...
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Chapitre 4

Cliquez sur le lien : Santa Catalina, Tingo et tous les autres (document au format pdf)

Le soleil baigne la terrasse. Quelques tables sont dressées pour le petit déjeuner. Au menu, spécialités locales : pan cakes et marmelade d’orange ! On continue à oublier le café, et le chocolat aussi, tiens, d’ailleurs. Ce sera du thé. Local, pas mauvais.

La pureté de l’air fait resplendir le paysage. Une lumière éclatante jaillit des murs blancs et, au-delà, des montagnes couronnées de neige. El Misti pèse de tout son poids sur la ville. Le contraste avec la fin de journée est spectaculaire. La brume et la pollution ne se sont pas encore installées. Pour ce qui est du P.O. (paysage olfactif) quelques senteurs originales :
le kérosène vraisemblablement utilisé comme combustible pour le réchaud le beurre un peu rance issu d’un mammifère quadrupède et peut être camélidé (c’est la famille des lamas, guanaco, alpagas et autres vigognes fort nombreux dans la région).

Dans le patio, au rez-de-chaussée, j’aperçois une paysanne en costume traditionnel. Enfin, je suppose que c’est le cas car les Arequipeños rencontrés en ville jusqu'à présent étaient habillés à l'occidentale. Elle est splendide : chapeau melon marron foncé, gilet rouge, veste et jupe longue bouffante noires. Une note de couleur vive se distingue lorsqu’elle pivote ; un grand châle en laine tissée, à fines rayures dans des tons presque fluos, entoure ses épaules et sa taille pour envelopper une petite silhouette, probablement un enfant. (Je suis prudent car la même scène vécue en Afrique m’avait valu la surprise de constater que le bambin était un goret !)...
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Chapitre 5

Cliquez sur le lien : Le Canyon de Colca (document au format pdf)

...Une demi-heure après l’heure prévue de départ un individu hirsute et bourru met le moteur en route. C’est ce que j’en déduis même si le bruit, l’odeur et la fumée faisaient plutôt penser qu’il a allumé une chaudière à mazout calaminée à mort.
Quelques minutes encore et le commandant de bord (ça, c’est à cause de la casquette) s’installe derrière son volant. Par chance nos sièges se trouvent à distance olfactive raisonnable. A juger par la dimension de la précipitation tartrique formant des auréoles blanches sous les bras de chemisette bleu marine, l’ambiance doit être musquée à l’avant du bus.
Notre chauffeur, au demeurant coquet, se mire dans le reflet du pare-brise constellé d’éclats et de fissures. Puis il lèche consciencieusement ses doigts pour aplatir l’épi rebelle trônant au sommet de son crâne (à moins que se ne soit pour évaluer le degré de viscosité de l’huile de vidange qu’il a utilisé pour se coiffer ce matin). Enfin, il remet sa casquette, se signe et embrasse goulûment une image représentant le Christ, en majesté, stoïque bien que doté d’une poitrine sanguinolente laissant apparaître un coeur ceint d’épines.

Le bon goût latino-américain trouve sa vraie dimension sur ce pare-brise :
- des guirlandes de Noël, multicolores, à paillettes, ou électriques, avec des ampoules d’un vert, rouge, jaune, bleu, mauve, très discrets.
- des photos de femmes de plus en plus blondes, charnues et dénudées au fur et à mesure que l’on s’éloigne du joli petit cadre en plastique doré où siège la famille.
- des fanions d’équipes de foot, des drapeaux nationaux, régionaux, péruviens, incas, entremêlés d’autres breloques portant des prénoms éthérés comme ‘Raul’ ou ‘Cordo’.
- des films réfléchissants provoquant le fameux effet miroir et le plaisir de voir sans être vu ; seulement là, le film plisse et le plaisir serait plutôt ne pas voir et ne pas être vu.

(bizarre comme sensation, ça me rappelle un peu le ‘train fantôme’ des fêtes foraines de mon enfance.)

Le tout est surmonté du summum de l’horreur, car il vient compléter par un désastre auditif, une série de pollutions des sens déjà graves : un poste de télé vidéo. L’écran mesure, à vue de nez, 26cm de diagonale. Passé le 4ème rang, il faut être philatéliste confirmé pour apprécier un quelconque spectacle. Le son, poussé à fond sur les haut-parleurs du bus, sature comme une bête. C’est étonnant qu’il soit si fort parce que les dialogues sont en version originale sous-titrée américaine. D’ailleurs tout le monde s’en fout et se livre joyeusement au syndrome de la perruche : crier plus fort que le bruit. Le film qui passe est un navet américain des années 70 avec patd’ef, voitures qui font vroum, et afro-américains coiffés comme des dessous de bras portugais. Vous allez dire que je ressasse mais un seul mot me vient à l’esprit : Aiuto !
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Chapitre 6

Cliquez sur le lien : Cabanaconde (document au format pdf)

Je gis, éreinté, au creux de notre couche. Cette nuit a été mouvementée. Non, rien de sexuel si c’est ce que vous espériez. C’est plutôt lié au ‘boogie-woogie bed’. Le concept est nouveau. Il ne se trouve que chez Pablo, hôtel Valle del Condor, Cabanaconde, Pérou.

Ingrédients :
Une Mimi
Un lit à une place occupé par deux personnes
Un équipement de literie garanti 100% plastique et synthétique
Une cabane en tôle disjointes
De la terre battue rendue poussiéreuse
Des animaux noctambules

Recette :
Prenez une Mimi terrorisée et placez là (bien malgré vous) dans votre lit à une place. Vous aurez pris soin de ne pas retirer la housse plastique de votre matelas mousse afin que les draps en acrylique puisse glisser tout leur soûl. Placez une couverture 100% fibres synthétiques afin qu’elle puisse elle aussi glisser sur les draps. N’ôtez surtout pas votre fourrure polaire, ni celle de votre Mimi, en vous couchant. Veillez à choisir une Mimi bien ‘agrippeuse’ pour que la température de la polaire puisse monter efficacement. En cours de nuit, n’y tenant plus de chaud, enlevez votre polaire. Vous provoquerez, dans un premier temps, une glissade de la couverture vers le sol, provoquant un premier nuage de poussière. Dans vos efforts pour rattraper la couverture vous ferez glisser les draps sur la housse, ce qui aura pour conséquence fâcheuse de placer votre Mimi en biais, au milieu du lit. Vous même prendrez soin de continuer votre glissade jusque parterre pour augmenter l’effet nuage de poussière. Les jeux de lumière des tôles sur le nuage de poussière ajouteront un effet psychédélique à l’ambiance déjà torride.

Les animaux de la nuit, et même ceux du jour qui n’arrivent pas à fermer leur grande gueule pendant la nuit, ajouteront par des aboiements, des braiments, des hululements, des cris, des grognements et autres piaillements, un rythme endiablé qui vous permettra d’apprécier pleinement les qualités de glisse des vos équipements plastiques. Quand, de guerre lasse, vous aurez choisi la fuite et l’abandon du lit unique après avoir dûment couvert votre Mimi afin qu’elle n’ait pas froid, vous pourrez répéter l’exercice dans le deuxième lit. Vous aurez pris soin de remettre votre polaire car aglagla dans le lit vide. Au moment au vous parviendrez presque à imaginer les nâââârdine animaux de leur râââce en train de sauter des barrières pour vous aider à vous endormir, vous pourrez bénéficier d’une adjonction supplémentaire de Mimi ne voulant définitivement pas rester seule dans son lit. Same player shoots again. L’adjonction de boule à facettes pourra agréablement faire évoluer votre recette en ‘disco bed’.

Le seul bonheur dans tout ça c’est que ma polaire sent maintenant l’odeur délicate de Mimi.

Comme une belle de nuit, elle a diffusé ses essences à la tombée du jour, embaumant toute la chambre de son odeur, qui est plus qu’un parfum. Il y a de son parfum mais il n’a pas été utilisé avec excès. Il laisse s’exprimer d’autres senteurs. La peau sucrée de Mimi, soulignée par le déodorant à la vanille des îles, sert de base à l’édifice. Ses cheveux, fins et ondulés, ont été lavés puis démêlés avec des produits capillaires à base d’herbes et dont le parfum rappelle la prairie fraîchement coupée. Ses vêtements sentent le ‘propre’, c’est à dire la lessive et l’assouplissant. Une légère moiteur causée par la température excessive sous la polaire exacerbe ces éléments, fait ‘mûrir’ ces fragrances, les compliquant en un savant mélange. La chambre, enfin, par son identité olfactive marquée, faite de poussière, de terre battue, de bois brut, de plastique, de fiente de rapace, sert d’écrin à ce joyau, le met en exergue, lui donne une dimension profonde.

Avec tout ça, comment voulez-vous trouver le sommeil ?
J’ai beau jouer les bougons et les vieux célibataires, quand vient la nuit et qu’à mes côtés, dans le même lit, je sens palpiter le corps superbe d’une femme dont le parfum m’envoûte, il devient difficile de compter les moutons, les chèvres, les ornithorynques ou même les fox-terriers à poils durs.

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Chapitre 7

Cliquez sur le lien : Tapay (document au format pdf)


…La nuit est tombée, et ce que je craignais arriva. Nous sommes bel et bien dans la salle commune et unique de la maison. Je ne suis pas un adepte inconditionnel du confort ; je sais m’en passer quand les conditions l’imposent. Au demeurant, les lits pliants qu’on nous a fournis ne sont pas si mauvais. Ce qui m’affecte plus ce sont les odeurs (tiens, il y avait longtemps !). Imaginez une friterie belge qui remplacerait l’huile par du beurre rance et les frites par des beignets de mais fermentés, tout en gardant la même intensité de parfum…
Et dormir là dedans !

Les ablutions ont été rapides. Pas d’eau courante, ça veut dire faire toute sa toilette avec une bassine d’eau. On commence par en haut… et on finit par en bas, à l’africaine ! Un peu d’eau minérale pour se brosser les dents et hop, au lit ! Là, un autre petit cauchemar nous attend. Outre l’odeur de la literie – un délicat mélange de moisi et de purin -, nous sommes dotés d’une couverture en poils de Tampon Jex. Pas de drap, la bonne couverture qui pique…Ma polaire remonte jusqu’au menton.
Je suis donc épargné. Mais à côté Mimi geint. Elle peste, fulmine, râle. Elle a froid, elle a mal à la tête, ça pue, ça gratte, et toi bien sûr tu n’y peux rien ?

Non, Mimi, pas ce soir ; je n’ai pourtant pas la migraine mais à deux dans un lit de camp, ça ne marchera pas. J’ai la même couverture, je ne peux donc rien échanger de plus doux, que des paroles réconfortantes qui semblent avoir autant de vertus qu’un emplâtre sur une jambe de bois.

Au fond de la salle, côté réchaud, les locaux se parlent en local. Un mélange d’espagnol et de ce que les occidentaux appellent ‘l’indien’ en l’occurrence probablement du Quechua. Typiquement, quand les Indiens parlent avec des ‘mestizos’ (métisses, dans le cas présent Juan Lopez), ils agrémentent leur Quechua de quelques mots d’espagnol pour être compris de tous les interlocuteurs. On retrouve également des mots d’espagnol, voire d’anglais, pour définir des objets modernes, technologiques.

C’est une constante chez les peuples ayant subit une colonisation et qui reparlent aujourd’hui une langue originale ancienne qui n’a pas incorporé les nouveautés puisque déjà définies dans une langue usuelle. Seuls certains pays, fiers de leurs racines et traditions, font de la résistance linguistique et traduisent systématiquement dans leur idiome tous les mots étrangers ou modernes. C’est le cas, par exemple au Québec, qui lutte contre l’envahisseur de paysage audiovisuel anglophone ; c’est aussi le cas en Belgique flamande envers le néerlandais. En France, (et en dehors de périodes de forte démagogie aussi appelées ‘Toubonites’) nous avons une Académie qui veille au bon aloi des expressions idiomatiques et qui incorpore chaque année des mots incontournables dans le concert contemporain de provenance internationale.

Ces mots, d’origine étrangère, deviennent des mots français à part entière : le web est un exemple actuel, le bistro est le même phénomène plus vieux d’un siècle.
Aujourd’hui combien de français font le lien avec la signification originale de la toile d’araignée anglaise pour le web et avec le Russe blanc, chauffeur de taxi parisien pressé (mais ça c’est presque un pléonasme), commandant son café dans un bar en s’écriant bouistro’ (vite! en russe) pour être servi tout de suite ?

Sur ces considérations linguistiques et vaincus par la fatigue de la journée, nous nous écroulons vers 21h30 dans un sommeil que j’ose espérer réparateur.
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Chapitre 8

Cliquez sur le lien : Valle del Condor (document au format pdf)

- 'Venez vous joindre à nous, vous ne dérangez pas, nous allions boire de la chicha.'

Cette boisson a un nom amusant qui me fait penser aux génériques des films sur Canal +.
C'est tout ce qu'elle a d'amusant, enfin pour moi en tout cas ; parce que les Pablos brothers ont l'air d'apprécier tout particulièrement les effets secondaires désopilants du breuvage. Je les rassure en leur disant qu'il nous arrive aussi de nous rincer le gosier avec de l'eau qui fait rire.

Bon, elle est rarement obtenue par fermentation de grains de maïs mâchés puis recrachés auxquels on ajoute du miel ; mais si on y regarde de plus près nous avons bu pendant des siècles des boissons obtenues à base de raisins ayant servi à un gigantesque bain de pied juste avant d'être fermentés.

Nos amis américains s'en émeuvent d'ailleurs toujours autant lorsqu'ils demandent –quasi systématiquement- si le fouloir est mécanique ou naturel… Ils veulent tellement être sûrs que les bactéries pédestres (voire pire) ont disparu de ce liquide qu'ils vont mettre dans leur bouche, qu'ils sulfitent à mort les vins pour tuer les vers qui ont des enfants et les enfants qui ont des vers. Le résultat c'est une migraine garantie et des maux d'estomac qui se transformeront en ulcère. Clean, certes, mais ô combien douloureux. Autre résultat, un peu plus éloigné du sujet, mais guère : la fellation reste interdite dans bon nombre d'états ! Mais cela ne nous regarde pas (quoi que).

J'ai beau ne pas être américain, je renâcle un peu devant la chicha (ouf !). Il en va de cette boisson comme de bien d'autres de nos jours, les méthodes ancestrales ont largement été remplacées par des méthodes industrielles, et la chicha est aujourd'hui produite sans que la grand-mère du patron vienne forcément cracher dans la cuve. Le breuvage reste tout de même d'une turbidité et d'une odeur peu engageantes. D'ailleurs, les effluves de chicha ont empli la pièce de relents qui font beaucoup plus penser à une pâtée pour chien qu'à l’air pur de Roncevaux. Cette odeur est tellement sournoise qu'elle s'associe aux autres pour les mettre en relief sous leur jour le plus pernicieux. Le suif, par exemple, exhale une odeur rance rarement atteinte tout comme la transpiration des guides randonneurs (qui n'ont visiblement pas eu le temps de prendre une douche après leur dernière course ni les 853 précédentes).

D'où je suis assis, je peux jouir (et l'on se demande jusqu'où va se loger le sado-masochisme) du spectacle hallucinant mettant en scène leurs principaux outils de travail, j'ai nommé leurs chaussures et leurs pieds.

L'ensemble est impossible à délimiter. Il y a certainement une partie de chairs et des ongles - bien que difficiles à discerner tant ils sont de même couleur que le reste -, suffisamment longs et soulevés par des couches successives de boue et de poussière pour qu'on ne puisse pas les louper. On peut vaguement distinguer une partie exogène, une semelle en caoutchouc, en dessous. Le tout est de couleur noirâtre. Ces pieds là ont foulé la plupart des chemins environnants, traversé nombre de torrents, de rivières et de rus, pataugé dans la boue et dans la neige. Ils ont soulevé la poussière beige du canyon, noire des rizières, rouge des volcans, jaune des soufrières et blanche des 'Salars', ces vastes étendues recouvertes de sel, plates comme la main de Jane Birkin. Pour seule protection on les a munis d'une bande de caoutchouc provenant d'un pneu de voiture, en guise de semelle, et de deux lanières taillées dans les parois du même pneu, que l'on croise à la façon des tongs asiatiques.

Les concepteurs ne sont probablement pas ingénieurs et les fabricants –souvent ceux là même qui les portent- ne dépensent certainement pas des fortunes pour que tels ou tels sportifs de renom les utilisent. Bien que ces modèles ne jouissent pas de la même notoriété que les équipements à trois bandes, à panthère sud-américaine ou autre symbole de victoire de la Grèce Antique, certains supporters olympiens (plus à cause du nom de leur équipe de football favorite que par leur attitude) conseillent régulièrement leur usage à certains joueurs réputés avoir les 'pieds carrés'.
D'où l'expression 'ah ! mets des tongs, ah !'.

Je porte des brodequins de marche à semelle en matière hi-tech avec anti-vibrations incorporé, kevlar, aérations contrôlées et double turbo injecteur inversé (au moins), d'une marque prestigieuse surtout grâce à son marketing. Malgré tout je ressens parfois les cailloux du chemin. J’ose à peine imaginer ce qu’endurent les Pablo & Sons. Tout cela ne répond pas à la proposition faite par mon hôte. J'esquive finement en disant que je ne supporte les céréales fermentées que dans le whisky et que, compte tenu du peu de chaleur, je boirais bien quelque chose de chaud.
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Chapitre 9

Cliquez sur le lien : Et aï donc (document au format pdf)


Il est 7h45. Nous hâtons le pas vers la Plaza de Armas. On ne sait jamais. D'habitude les horaires péruviens ne sont pas respectés dans le sens du retard. Mais on pourrait craindre un excès de zèle. Et puis un bon tient vaut mieux que deux tu l'auras. Bon, ça va, je sais, je suis inquiet de nature, un peu chiant et je risque de finir vieux garçon. Mais je n'ai jamais raté un bus, moi pas plus qu'un avion ou un bateau. Sauf cas de force majeure indépendant de ma volonté. Je n'ai jamais posé de lapins non plus. Et je n'en ai pas subi de nombreux. Deux ou trois.


Je pense, à ce propos, que nos amis rongeurs pourraient faire un procès aux inventeurs de cette expression et plus généralement à tous les utilisateurs de la langue française.
Déjà, pour commencer, un premier abus de langage nous a fait transformer le 'conil' du vieux français, directement issu de sa racine latine, en 'lapin', sous espèce de lepro –lièvre-. Honte à nous, Français moyenâgeux, d'avoir galvaudé le gentil conil en l'associant indûment à l'image du sexe de la femme. Par extension le conil est devenu le symbole pour un individu peureux, une 'gonzesse' comme diraient mes amis de banlieue. L'usage premier du mot a peu à peu disparu au profit du symbole. Le conil, par contraction, est devenu le 'con' dont l'usage en tant que symbole du sexe féminin était encore fortement en usage au siècle dernier. Mais l'idée de l'individu pleutre a persisté, parallèlement, s'incrémentant d'autres tares toutes aussi peu valorisantes, notamment la bêtise. Le con est aujourd'hui un imbécile plus ou moins heureux (dans ce cas on le double : con-con), plus ou moins méchant (dans ce cas il est sale ou pauvre) plus ou moins lourd (gros con), jeune (petit con) ou âgé (vieux con). Mais il n'a plus rien à voir avec un lapin. Transformation réussie.
Vous voyez que je peux aussi avoir des conversations à la con !

Quant au lapin que l'on pose, je me demande bien d'où il vient celui-là ? Un effort de réflexion pourrait me conduire à penser qu'un lapin posé hors d'une cage aurait tendance à ne pas rester à l'endroit où on l'a initialement mis… mais je suppute (et je fais ce que je veux de ma vie.). Fort heureusement il n'y a pas plus de lapin que de conil ou de lièvre sur la Plaza. Il n'y a pas de bus non plus !

Je m'inquiète auprès d'un autochtone des horaires réels. Ils me sont confirmés version Amérique Latine :
- ‘Oui, il y a le bus de 8 heures qui devrait arriver… vers 9 heures.’

Ca nous laisse le temps de parcourir les rues adjacentes que nous n'avions pas pu visiter faute de temps, en gardant un oeil sur l'arrêt du bus.

J'aime flâner dans les rues des villages. Aller à la rencontre de ce qui fait le cadre de vie des habitants de ce pays. Il serait illusoire, en restant aussi peu de temps, de prétendre aller à la rencontre des gens. Pour rencontrer les gens, il faut leur parler. Et, handicap considérable pour moi, il faut avoir quelque chose à leur dire. C'est mon problème : je suis incapable d'aborder les gens pour leur débiter ce que je considère comme des banalités. Je m'imagine trop dans la peau de l'autochtone, au village, en Corse, subissant les questions insipides des touristes en goguette. Je me concentre donc sur l'observation. Le paysage ne varie pas beaucoup. Toujours ces rues poussiéreuses bordées de maisons en pisé ou en adobe, dans le meilleur des cas dotées de chaînages de pierre volcanique et enduites de blanc de chaux. Les toitures des masures sont des tôles ondulées, rouillées et tordues. Les maisons plus importantes ont des toits de tuiles romanes. L'ensemble porte les stigmates des tremblements de terre à répétition qui secouent la région. Plus les bâtiments sont hauts, plus ils sont endommagés. L'église de la Plaza a presque perdu la tour gauche de sa façade de style jésuite.

Au gré de notre promenade, nous croisons des personnages hauts en couleurs et d'autres tout de noir vêtus. La plupart sourient ou du moins répondent au sourire que nous leur adressons. Leur dénuement, pourtant évident, semble ne pas jouer sur leur moral. C'est comme si un certain fatalisme ambiant faisait peser sa lourde chape de plomb sans pour autant altérer la jovialité des autochtones. J'ai déjà constaté dans de nombreux pays pauvres, pudiquement appelés 'en voie de développement', cette constante : les gens sourient sous le fardeau de la vie comme si leur dernière richesse résidait dans ce sourire. Je garderai longtemps l'image de cette vieille péruvienne en costume traditionnel qui plantée au milieu de la rue nous regardait, sans bouger, en souriant. Un peu surpris par son attitude je restais moi aussi immobile pour lui rendre son sourire dont l'insistance devenait finalement gênante.C'est lorsqu'elle a repris sa route, découvrant sur le sol une flaque d'urine jusqu'alors cachée par sa jupaille, que j'ai compris pourquoi une telle constance !

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Chapitre 10

Cliquez sur le lien : La Posada del Puente (document au format pdf)

Le téléphone sonne. Je regarde ma montre. Il est 7 heures.
- ‘Allô oui,’ dis-je avec la voix de Barry White
- ‘C’est Juan Lopez. Je vous appelle pour le réveil.’
- ‘Il fonctionne à merveille, je vous remercie. D’ailleurs je m’étais promis de le faire sonner ce matin pour en être encore un peu plus sûr.’
- ‘Non, je voulais dire que c’est l’heure de se réveiller. Notre avion décolle à 10h00 et nous devons être à l’aéroport une heure avant’.

Je réprime avec peine une envie de lui dire ‘Sans dec ?’ puis, je me ravise en songeant qu’il m’arrive souvent d’être dans la situation de celui qui réveille les autres trop tôt, juste pour être sûr qu’ils ne seront pas en retard.

‘Merci, Juan. Petit déjeuner à 8 heures, c’est ça ?’
‘Exactement, à 8 heures. A tout à l’heure’.

Après une toilette rapide et efficace, je décide de prendre l’air dans le joli parc de La Posada, de jour cette fois. Il est 7h30, heure idéale pour voir la nature s’éveiller. Les parfums de la nuit ont fait place à ceux du petit matin, plus frais, moins capiteux. Les oiseaux ajoutent une touche sonore au tableau et un frémissement bien sympathique. Je m’arrête à l’angle d’un bungalow, interpellé par le manège des colibris, qui vont et viennent autour d’un massif de fleurs à larges corolles, disparaissant entièrement à l’intérieur des pétales pour réapparaître à reculons, dans un bruit caractéristique qui leur a valu le nom ‘d’oiseaux-mouches’.

Vous me direz, certains bateaux parisiens vont et viennent sur la Seine sans pour autant faire ce joli bruit discret et on les appelle tout de même ‘bateaux-mouches’.

Tout à ces considérations ornithologiques, je sursaute lorsque quelqu’un me tapote l’épaule. Mimi, de retour de son jogging matinal.

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